LES ÉDITIONS LESSIUS

 

Donnent la parole, pour présenter leurs toutes dernières parutions…

 

 

 

 

au Père Bernard Pottier, qui a rédigé avec science et poésie, une introduction aux Homélies sur le Cantique des cantiques de Grégoire de Nysse. 

 

 

- Il s'agit ici d'une nouvelle traduction des Homélies. Est-ce à dire qu’en  révisant l'édition critique établie par Langerbeck en 1960, Adelin Rousseau nous offre un texte plus fidèle à Grégoire de Nysse?

 

Déjà vers 1860, l’Abbé Migne avait édité toute l’œuvre de patrologie en latin et en grec. Cent ans plus tard, Langeberck décida de rééditer les Homélies En 1992 parut la première traduction française complète de ces Homélies. Mais le Père Adelin Rousseau ne l’a pas trouvée vraiment extraordinaire. En outre, elle ne comportait aucune indication par rapport au texte original en grec. Or le Père Rousseau avait travaillé, de longues années durant, à une traduction qu’il tenait prête depuis 1985, mais pendant très longtemps, personne ne voulut l’éditer jusqu’au jour où le Père René Lafontaine, directeur de collection aux Éditions Lessius, a accepté. Il faut dire que cette traduction est splendide et les annotations sur le grec apportent une nouvelle lumière à l’œuvre de Grégoire de Nysse.

 

- Grégoire de Nysse voit-il ce poème d'amour, à la suite d'Origène, comme une histoire du salut?

 

Le Cantique des cantiques est un tout petit texte dans la Bible… Mais ce poème d’amour en huit chapitres a inspiré un grand nombre d’auteurs qui en ont fait un commentaire. Ce qui est étonnant, c’est qu’ils se sont presque tous arrêtés avant d’arriver à la fin. Je pense que cela doit être parce que ce texte est si beau, si riche, que l’on ne peut le commenter sans anticiper sur la suite… Cette histoire d’amour entre l’époux et l’épouse est bien une histoire du salut, classiquement interprétée comme la relation entre l’âme et Dieu ou entre l’Église et Dieu. Ce poème forme une progression. Les déclarations d’amour augmentent et les sentiments s’approfondissent. L’épouse est d’abord noire, de péché, noire du beau qui n’est pas encore accompli. Mais la beauté de l’épouse s’intensifie par l’amour qu’elle reçoit et auquel elle répond. Rien n’est statique. L’amour est un dynamisme. Il est l’image de l’âme humaine en relation à Dieu. Au début, l’épouse semble perdue, mais ensuite, par ce dialogue d’amour, elle devient pratiquement une reine…

 

- Comment comprendre la théorie de l'épectase ou l'infini du désir ?

 

« L’épectase » est un néologisme de Grégoire de Nysse. Il s’est inspiré de Saint Paul qui emploie ce terme sous forme de verbe voulant dire « tendre vers l’avant ». L’épectase, c’est un progrès continuel vers l’avant, un progrès qui ne s’arrête jamais. Tout comme notre amour pour Dieu ne fait qu’augmenter, toute satisfaction éveille en nous un désir plus grand. Lorsqu’un alpiniste escalade une montagne, son but est le sommet. Mais très vite,  il s’aperçoit qu’il n’a gravi qu’une toute petite montagne qui est au pied de montagnes encore bien plus grandes. Comme le dit avec tant de poésie Grégoire de Nysse, « nous allons de sommet en sommet » et « nous allons de commencement en commencement par des commencements qui n’ont pas de fin ». C’est l’expression même de l’amour. Grégoire de Nysse a l’art d’illustrer les questions philosophiques et théologiques par de très belles images. La plupart lui viennent de la Bible mais il les transforme et d’une seule montagne, réussit à faire tout un récit d’alpiniste...

 

- Grégoire de Nysse évoque, à plusieurs reprises, la riche parfumerie du Cantique. Que révèle cette attention toute particulière aux sens et aux parfums?

 

Grégoire doit citer une douzaine de parfums et donne un sens à chacun. La myrrhe par exemple représente toujours la mort. Elle fait allusion à l’ensevelissement du Christ. La joie de la Résurrection, elle, est symbolisée par l’encens. Par nos cinq sens, nous rencontrons le matériel, le corporel. Mais lorsque l’homme se spiritualise, ses sens eux-mêmes commencent à percevoir des réalités spirituelles. Ainsi, en voyant le ciel,  je vois Dieu. Mes yeux de chair éveillent mon intelligence et deviennent vision de Dieu... Lorsqu’un parfum me touche, je sens l’amour du Christ donnant sa vie pour  moi et la diversité des parfums devient celle des sentiments spirituels. Les sens perçoivent le spirituel dans le corporel. Une caresse, ce n’est pas simplement toucher un corps, c’est atteindre l’âme de l’autre. De même, agir sur le monde, peut être un geste spirituel où s’expriment la grâce et l’amour de Dieu. L’odorat se situe entre la vision et le toucher. Un parfum se sent à distance mais il ne faut pas non plus en être trop éloigné. Il est à l’image de l’amour, toujours en équilibre entre proche et lointain ; entre immédiateté et éloignement. Pas de fusion et pas d’indifférence. C’est ce que le parfum nous fait comprendre. Le monde lui-même est comme un vase de parfum brisé dont nous voyons les morceaux. Le  parfum s’est envolé. Mais chaque morceau garde l’odeur de la présence de Dieu…

 

 

 

au Père Claude Lichtert, co-responsable éditorial du Roi Salomon, un héritage en question.

 

 

- Vous êtes, avec Dany Nocquet, l'initiateur de ce livre où d'illustres exégètes se penchent sur la figure de Salomon. Pourquoi avoir justement choisi l'étude de ce grand roi?

 

D’illustres exégètes y ont contribué, certes, mais pas seulement. Nous voulions élargir ces contributions aux collègues du CETEP ― Centre d’études théologiques et pastorales ― de Jacques Vermeylen. Cela apporte une ouverture qu’un exégète ne donne pas nécessairement et rend ainsi ce recueil original. Lorsque Dany Nocquet lui a proposé un livre d’hommages, Jacques Vermeylen a lui-même suggéré l’étude du roi Salomon. Dans la littérature française, beaucoup a été écrit sur David et bien peu sur Salomon. Cet ouvrage remplit ainsi un vide dans la théologie biblique et je suis très heureux que Lessius ait accepté de l’éditer.

 

- La Bible relate deux versions de l'accession au trône de Salomon. Selon l'une, tout semble s'être déroulé sereinement, alors que l'autre nous parle d'un vrai bain de sang... "Le plus grand roi de la terre (...) en sagesse" ne serait-il pas un personnage ambigu? 

 

Ambigu… J’aime votre mot. C’est tout à fait ça. Il est impossible de donner une caractérisation uniforme à ce personnage. Il n’y a pas que sa sagesse, pas que son péché d’apostasie. Le lecteur doit accepter de découvrir un personnage avec plusieurs facettes. Et c’est d’autant plus difficile lorsqu’il s’agit d’un personnage biblique... Si l’on a du mal à admettre ces contradictions,  cela veut dire que l’on aura certainement des difficultés à rencontrer ses propres ambiguïtés. A contrario, s’ouvrir aux contradictions de ce personnage nous permettra peut-être de mieux accepter les nôtres. Il est d’ailleurs plus crédible de relater un personnage ambigu qu’uniformément « plat » dans la sainteté ou la sagesse.

 

- Ce personnage biblique a inspiré des générations d'artistes. Comment expliquer une si grande influence?

 

C’est vrai, il a eu beaucoup d’influence.  Mais les artistes se sont en général focalisés sur des épisodes bien particuliers : le jugement, la visite de la reine de Saba… La construction du temple leur semble ennuyeuse, l’apostasie dérangeante. Ce livre, en donnant une vision plus générale du personnage, suscitera certainement de nouveaux points de vue d’artistes….  

 

- Ce recueil présente Salomon sous des angles complémentaires et parfois inattendus. Pensez-vous que toute la lumière ait été faite sur ce grand roi ou reste-t-il encore des zones d'ombre?

 

Il reste des zones d’ombre, très certainement. Et de nouvelles questions se posent : qu’en est-il du rapport de Salomon aux femmes ? Au début et à la fin du livre, on voit qu’il entretient un rapport difficile avec elles. Sa mère est une intrigante. Et il aura sept cents épouses et trois cents concubines !

 

- Le roi Salomon biblique a influencé le "Monsieur Salomon" de Romain Garry. Et selon cet auteur, seuls sont profondément humains ceux qui reconnaissent leur part d'inhumanité... Le Salomon historique serait-il lui aussi un personnage "gris"?

 

Romain Garry a certainement lu le 1er livre des Rois. Garry n’aime pas les personnages idylliques. Il y a toujours chez lui de l’ombre et de la lumière.  Il rencontre l’ambiguïté, la complexité du personnage de Salomon. Il n’existe pas de personnage gris dans la Bible mais ils peuvent être « plats », sans relief dans la trame de l’intrigue. Salomon a au contraire beaucoup d’incidence sur le récit mais il a un côté tout blanc et un côté tout noir. Le lecteur doit se laisser choquer par le manque de transition entre les deux visages du personnage…

 

- Cet ouvrage s'achève sur une réflexion passionnante à propos du métier d'exégète. Pouvez-vous nous en dire plus?

 

Bernard Van Meenen refuse tout dualisme, toute réponse binaire. Ce qui est extrêmement intéressant, c’est qu’il travaille la notion de désir. Sans désir ― celui du lecteur tout d’abord, mais aussi celui de l’exégète ―, rien ne se met en route. Avec le désir, nous rejoignons Salomon : un désir le précède, le désir de sa mère, ce désir de pouvoir qu’elle va lui transmettre. Il aura ensuite un désir de justice, un désir de sagesse, un désir charnel. Cela montre encore une fois son ambiguïté mais aussi son aspect plénier. Embrassant tous ces désirs, c’est un personnage remarquable d’humanité….

 

 

 

au Rabbin David Meyer, auteur de La vie hors la loi. Est-t-il permis de sauver une vie ?

 

 

- Votre premier livre, Les Versets douloureux, a beaucoup fait parler de lui. Vous venez d’écrire La vie hors la loi. Y a-t-il un lien entre ces deux ouvrages ?

 

Oui, très certainement. Ils sont tous deux motivés par des situations politiques. Quelles que soient les régions du monde où se porte notre regard, la violence religieuse est omniprésente. Mon premier livre faisait référence aux versets utilisés par les fanatiques. La vie hors la loi porte un regard plus critique et plus académique sur un paradoxe profond : capables d’infliger la mort et justifiant le meurtre et la violence, toutes ces tendances religieuses extrémistes n’en sont pas moins membres de religions prêchant le respect de la vie et le respect du prochain. C’est cette contradiction insupportable entre la théorie et la pratique qui m’amène à m’interroger sur la valeur réelle de la vie humaine dans ma propre tradition religieuse. Ces deux livres sont très critiques par rapport au judaïsme et portent un même regard douloureux sur la tradition. Dans les arguments talmudiques, les rabbins font la différence entre la vie d’un juif et celle d’un non-juif....

 

- A qui s’adresse votre livre ?

 

Tout d’abord aux Juifs qui ne connaissent pas nécessairement la profondeur et la richesse de la tradition sur une question aussi centrale que celle de la vie. Ensuite à ceux qui s’intéressent aux relations entre christianisme et judaïsme : la postface, rédigée par le Père Radermakers, étudie la figure de Jésus dans la tradition rabbinique du sauvetage de la vie. Il s’agit d’une analyse très fine de la différence entre ces deux traditions autour d’un point commun de la loi et non d’un point de divergence comme le serait par exemple la divinité de Jésus... Mais cet ouvrage va même au-delà du monde religieux car il touche aussi ceux qui sont opposés aux religions, pensant qu’elles sont sources d’un mépris pour la vie.

 

- Vous parlez souvent de « bon sens » au sujet de la primauté de la vie, comment faut-il l’entendre ?

 

Une des particularités de ce livre est qu’au-delà de l’analyse du texte talmudique, il pose le problème suivant : la primauté de la vie comme valeur est-elle une évidence en soi, est-ce du « bon sens » ? Et comment définir le « bon sens » ou ce qui devrait être une évidence ? Une religion qui n’aurait pas le sens de la responsabilité individuelle, une religion sans « bon sens », deviendrait un extrémisme qui, comme tous les extrémismes, un jour ou l’autre, passerait à l’acte… Il est en effet impossible de faire abstraction du bon sens sans que cela ne devienne du fanatisme et il n’y a pas d’exception à la règle. Est-il permis de sauver une vie ? La question est choquante mais montre l’intérêt de la lecture des passages où l’on parle du bon sens et où l’on met en garde contre une religion qui en ferait abstraction.

 

- Pourquoi la vie « hors la loi » ?

 

J’ai choisi ce titre, un peu inattendu, car l’on est face à sa propre responsabilité. C’est sans filet. La loi n’est jamais une protection, une garantie, une autorisation…

 

 

 

à Emmanuel Tourpe, préfacier de l’Épistémologie.

 

 

- Le Père Chapelle est-il, selon vous, un des grands théologiens du XXe siècle ?

 

Il s’agit même du grand philosophe du siècle, pour une raison centrale et surtout, pas banale ! C’est un des meilleurs experts de trois traditions: le thomisme, celle de Hegel et celle issue de Heidegger. Il faut réaliser que c’est presque inédit. Il connaît ces trois traditions dans un grand raffinement de détail et non en simple universitaire. Il les comprend. Il va au bout de leur logique. Le Père Chapelle n’est pas seulement un érudit. Il a une maîtrise de penseur. D’emblée, il se place au-dessus de la production philosophique actuelle. Cela donne une configuration surpuissante à sa pensée. Mais un autre élément rend sa pensée exceptionnelle : il a la même finesse d’approche pour Blondel. Nous sommes dans un carré magique dont Chapelle forme le centre. Les trois grandes traditions métaphysiques et épistémologiques sont complétées par Blondel, maître dans la question du bien. C’est cet angle qui donne sa teinture à la pensée de Chapelle. Rien en philosophie contemporaine n’arrive à la hauteur de ce projet qu’A. Chapelle n’a fait qu’amorcer. Mais chez lui, « le génie est dans l’esquisse ». Et le terme de génie n’est pas trop fort. Maintenant se pose une question cruciale: comment perpétuer un héritage à peine esquissé puisque A. Chapelle n’a lancé que des pistes ? Je répondrais : en se replongeant dans ses œuvres, dans ses cours. Dans le moindre de ses écrits, l’on voit que le tout est déjà dans le fragment et que chaque fragment forme un équilibre extraordinaire. Dans chaque étape de sa pensée, le tout est déjà présent. Chacun des fragments solutionne de manière originale de vieux débats. A. Chapelle n’est pas un homme d’école, de parti. C’est un penseur du Tout.

 

- Le colloque qui aura lieu, début 2009, sur le Père Chapelle, sera très certainement passionnant…

 

Sans nul doute car le Père Chapelle est un « géant ».  Cette commémoration n’est pas simplement  faire œuvre de pieuse mémoire, mais c’est faire œuvre nécessaire et urgente, car il y a peu de grands penseurs et tant d’historiens de la philosophie...

 

- Les Éditions Lessius ont eu la bonne idée de publier trois des cours du Père Chapelle : l’Anthropologie, l’Ontologie et aujourd’hui l’Épistémologie

 

Une excellente idée, en effet, car dans ses écrits officiels, il y a souvent une difficulté de langue extrême puisque cet homme pense à un niveau hors norme. Ces cours sont une grande chance: d’emblée, ils contiennent un projet pédagogique. Et comme chez le P. Chapelle, le fragment est déjà dans le Tout, nous n’avons pas moins que dans ses livres. Ces trois cours donnent un accès facilité à une des grandes pensées contemporaines, restée à l’état d’esquisse, mais qui ne pourra pas rester sans héritage…

 

 

Nadège Guillaume